Le geste qui compte: le bon dieu en prison
Par Émilie Clavel
En 2006, les portes de la prison de Bordeaux se refermaient derrière André Patry, après 38 années passées «en dedans». Mais, contrairement aux autres reclus, c’est par choix qu’il est resté si longtemps derrière les murs d’enceinte du centre de détention le plus violent du Québec.
Mieux connu sous le nom de père Jean, l’aumônier a, durant sa longue carrière, baptisé le plus jeune fils de Maurice «Mom» Boucher, discuté avec Jacques Mesrine quand celui-ci était au «trou», et administré les derniers sacrements à Frank Cotroni. Mais il a surtout aidé les plus humbles, les plus perdus…
André Patry a grandi dans une famille très ouverte, où il a côtoyé dès son plus jeune âge les marginaux et les exclus, comme cette femme que son père avait engagée pour aider aux tâches ménagères, même s’il savait qu’elle se prostituait à l’occasion. «Il fallait la respecter, se souvient-il. Il n’était pas question de la juger.»
Il avoue lui-même avoir toujours été un peu rebelle. «J’avais ma gang quand j’étais ado. On allait battre la gang des Clément. Je n’étais pas un enfant de chœur.» C’est peut-être ce qui a fait naître en lui cette affection pour les «maganés de la vie», que la société diabolise souvent trop vite selon lui. Malgré les crimes qu’ils ont commis, le père Jean dit n’avoir jamais jugé «ses gars», les détenus de Bordeaux.
«Mais ils savent que je ne peux pas être d’accord avec ce qu’ils font, nuance le religieux. J’ai pour principe de ne jamais cautionner le mal qu’une personne peut faire, mais d’être complice de tout le bien qu’il y a en elle.»
Evidemment, on ne côtoie pas pendant 38 ans la faune criminelle québécoise sans y laisser des plumes. «J’ai vécu des drames épouvantables, des suicides. C’est un climat de grande violence et, au bout d’un moment, on ne se rend plus compte qu’on est affecté psychologiquement.» Il se souvient d’une journée particulièrement éprouvante où on l’avait appelé d’urgence après qu’un détenu se fut suicidé. «Il s’était jeté du troisième étage, tête première. Quand le garde a relevé le drap qui recouvrait le corps, j’ai prononcé la dernière absolution en tremblant et je suis parti.»
Souvent, lorsqu’il quittait la prison à la fin de ses longues journées de travail, des hommes l’attendaient devant la porte de son appartement; ils n’avaient nulle part où aller. «La nuit, je recevais des drogués, des gars recherchés par la police. Le jour, j’allais travailler à la prison», se souvient le prêtre.
Mais à travers cette noirceur naissent des amitiés sincères. Les tableaux qui tapissent les murs de L’Oasis-Liberté – centre de ressourcement pour ex-détenus où il passe maintenant une grande partie de son temps – témoignent de l’amour que lui portent encore ses ouailles. «Ce sont des œuvres réalisées par mes gars. J’ai gardé tout ce qu’ils m’ont offert», assure fièrement le jeune retraité.
Michel Danis est l’un de ces hommes dont la vie a été bouleversée par le père Jean. Leur route se croise en 1987, alors que le jeune homme est incarcéré à Bordeaux pour vol. «J’avais 22 ans et je ne connaissais rien à la vie carcérale», se rappelle l’ex-prisonnier.
Un codétenu lui conseille d’aller chercher de l’aide auprès de l’aumônier de la prison. «Il me connaissait déjà par mon prénom, raconte-t-il, la gorge serrée par l’émotion. Moi, je ne connaissais pas cet homme. Et, pour la première fois, j’ai raconté ma vie.»
Durant les 18 mois qu’a duré l’incarcération de Michel, les deux hommes se sont liés d’amitié. Le père Jean a même accueilli Michel sous son toit à sa sortie de prison. «Je ne devais passer là qu’une fin de semaine; je suis resté neuf mois. André dit toujours que ça a été un accouchement quand je suis parti», dit le quadragénaire en riant.
Cette rencontre a aussi comblé un grand vide dans l’existence du père Jean. «Je suis heureux d’avoir donné ma vie à Dieu, assure-t-il. Mais j’ai toujours regretté de ne pas avoir eu d’enfants.» Il a donc été extrêmement touché le jour où Michel lui a demandé s’il accepterait de devenir son «père de cœur». Depuis, le religieux parle de Michel et de Steve – un autre ex-détenu qu’il a «adopté» – comme de ses fils, et de leur progéniture comme de ses petits-enfants.
«Ce n’est pas un acte officiel, mais c’est un acte de cœur, commente Michel. Et ça, je crois que ça a encore plus de vertu.»
Un travailleur social a dit un jour à André Patry qu’en prison on n’était pas payé pour aimer les prisonniers. «Si tu n’es pas payé pour ça, avait-il répondu, moi je le suis.» Et c’est là toute la force de cet homme qui a su redonner un peu d’espoir à ceux qui n’avaient plus confiance en la vie.
«Le père Jean, dit Michel Danis, c’est le bon Dieu en prison.»
À lire, pour en savoir plus:
• 38 ans derrière les barreaux – l’histoire du père Jean, par France Paradis, Editions Novalis, 2008.
• Confidences de prisonniers, par André Patry, Editions Novalis, 2011.
(CRÉDITS PHOTO: DENIS BEAUMONT)
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