Le geste qui compte: la bonne fée des agricultrices

Depuis 45 ans, Jeannie Neveu milite pour que les femmes de la terre prennent leur place au soleil

par Mélissa Guillemette
Photo: Mélissa Guillemette (Vira Skora et sa ferme)

Vira Skora, 45 ans, mère de deux enfants, se lève tous les jours avant le soleil pour traire et soigner les cinq vaches que la famille élève dans le petit village de Panasivka, en Ukraine. Puis elle part pour la petite école du village, où elle enseigne au primaire. «Ici, les enseignants touchent un tout petit salaire; c’est pour ça que je dois jongler avec deux boulots», explique-t-elle.

Même rengaine le midi, puis le soir; Vira n’arrête jamais! «Mon mari m’appelle sa Cendrillon!» Il est vrai qu’elle ne cesse de travailler qu’une fois le soleil couché.

La vie de cette Ukrainienne est toutefois sur le point de changer, grâce à une parfaite inconnue. En juin dernier, Vira a reçu la visite de Jeannie Neveu, une agricultrice de Rawdon, dans Lanaudière, venue aider les productrices laitières des régions de Lviv et de Dnipropetrovsk à mieux exploiter leur ferme. L’objectif: acquérir une meilleure indépendance financière, tout en augmentant la production laitière, dans ce pays où 80 pour 100 du lait est produit dans des fermes de trois vaches et moins. Le secteur laitier ukrainien, en déclin depuis l’indépendance du pays et la fin des fermes collectives de l’URSS en 1997, a bien besoin d’appui. Les vaches en Ukraine produisent trois fois moins de lait qu’au Québec, en raison de la mauvaise nutrition et de l’état piteux des fermes.

«Les Ukrainiennes travaillent fort sur la ferme, comme au Québec, mais elles ne prennent pas toujours part aux décisions concernant la gestion de l’entreprise», explique Jeannie, une petite rousse de 66 ans, qui en est à son deuxième voyage en Ukraine avec l’organisme québécois SOCODEVI – Société de coopération pour le développement international. Les femmes font la traite, nourrissent le bétail, mais contrôlent rarement le budget de la ferme. L’achat d’une trayeuse mécanique, par exemple, est souvent reporté, puisqu’il profite uniquement à la femme. Pourtant, cet outil moderne permet de gagner beaucoup en temps et en confort – la traite manuelle peut être très douloureuse pour les mains.

Quand elle rencontre ces femmes, Jeannie leur raconte d’abord son histoire afin de leur montrer qu’elles ont leur place en agriculture. Fille de bûcheron, elle est venue à la terre en mariant un fermier au cours des années 1960. Très vite, elle a le coup de foudre pour ce métier dont elle ne connaît rien! Pas question, pour elle, de rester collée à ses fourneaux, aux couches et à la traite manuelle des vaches, comme le voulait la tradition à l’époque. L’agricultrice grimpe sur le tracteur et a son mot à dire sur toutes les décisions de la ferme laitière, en plus de s’engager dans plusieurs comités agricoles de la région, où elle est souvent la seule femme.

Sa lutte pour l’égalité des femmes et des hommes au champ s’amorce au cours des années 1980. Jeannie participe à la fondation d’une branche régionale du Comité provincial des femmes en agriculture. Avec quelques copines, elle organise des rencontres d’information destinées aux femmes de Lanaudière. Parmi leurs nombreuses revendications: le droit d’être copropriétaires de la terre avec leur mari.

«On était vues un peu comme des faiseuses de trouble!» se souvient Jeannie en riant. Mais des «faiseuses de trouble» efficaces: grâce à elles, la situation des femmes dans les campagnes évolue. C’est ce modèle qu’elle tente de promouvoir en Ukraine, après l’avoir présenté au Guatemala il y a quelques années.

Par un après-midi pluvieux de juin, Vira Skora raconte à Jeannie que les transformateurs de lait sous-évaluent la quantité de gras dans son lait pour lui acheter sa production à moindre prix. «Je comprends», lui dit Jeannie avant de lui fournir quelques trucs pour qu’elle puisse elle-même faire ses propres tests pour l’usine.

Lors de ses visites dans les fermes ukrainiennes, Jeannie conseille aussi les femmes sur la manière d’obtenir de meilleures récoltes de foins, sur l’achat de matériel ou sur la mise sur pied d’une coopérative laitière. Son but: influencer ne serait-ce que quelques femmes, en faire des décideuses. «Si je peux l’être, pourquoi d’autres femmes ne le pourraient-elles pas?» dit Jeannie, qui a été la première femme à siéger au conseil d’administration de la coopérative Agropur grâce à sa force de caractère – ce «sang irlandais» qui lui vaut bien des taquineries de ses collègues.

Et ses efforts portent fruit. «En général, après avoir rencontré Jeannie, les femmes sont plus confiantes», raconte une responsable du projet ukrainien, Sofia Burtak. Pour elle, c’est un petit coup de pouce qui peut changer des vies.

«Cendrillon», par exemple, tournera bientôt la page sur cette vie épuisante qui n’avait rien d’un conte de fées. Elle prépare un plan d’affaires pour obtenir un prêt de la banque dans le but d’augmenter la taille de son cheptel et de mieux gagner sa croûte. Elle quittera sous peu son emploi à l’école, se consacrera à la production laitière, sa véritable passion, et pourra enfin respirer un peu. Une chose est sûre, Vira Skora n’oubliera pas Jeannie Neveu, la petite Québécoise qui n’avait pas la langue dans sa poche.


***L’écriture de cet article a été rendue possible grâce à la bourse Nord-Sud, attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et financée par l’Agence canadienne de développement international.

(Photo : Vira Skora et sa ferme. Photographe : Mélissa Guillemette)


Publié dans : Magazine
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