Enquête: les effets du sucre sur votre cerveau
Satisfaire sa gourmandise ou s’envoyer une dose? Bijal Trivedi enquête.
Tire de Selection du Reader's Digest, juin 2012 
Bien calée dans le sofa devant la télé, je sens l’envie qui m’envahit. Plus je lutte, pire c’est. J’angoisse, je gigote et, au bout de 20 minutes, je cède. J’ouvre ma planque – le congélateur – et je m’administre une dose. Ah, je sens enfin le bonheur me couler dans les veines. C’est fou l’effet de quelques cuillerées de crème glacée!
Pour mon cerveau, la crème glacée est comme la cocaïne. Des données probantes montrent que les aliments riches en sucre, en gras et en sel – la malbouffe en général – agissent sur la chimie du cerveau comme des stupéfiants.
Selon certains, les données sont maintenant suffisantes pour justifier la réglementation gouvernementale de l’industrie de la malbouffe et des avertissements sur les produits à forte teneur en sucre et en gras.
Un avocat affirme que les preuves sont suffisantes pour mener une bataille juridique contre l’industrie de la malbouffe qui trafique sciemment des aliments nocifs – comme on l’a fait pour l’industrie du tabac dans les années 1980 et 1990. Vu l’obésité qui progresse partout, je ne suis pas la seule à aimer les sucreries, mais est-ce vraiment aussi grave que la toxicomanie?
Cette idée, aujourd’-hui très répandue, a été avancée pour la première fois il y a plus de 20 ans. En 1988, la sucromane avouée Nancy Appleton proposait dans Lick the Sugar Habit une liste de facteurs permettant de déterminer si on avait le profil du « drogué ». En 2001, les neuroscientifiques Nicole Avena et Bartley Hoebel ont entrepris d’examiner les origines biologiques de la dépendance au sucre.
Accros au sucre
Leur expérience consistait à offrir à des rats, 12 heures par jour, un sirop aussi sucré que les boissons gazeuses ordinaires, et ce, en plus de leur ration habituelle de nourriture et d’eau. Après un mois, les rongeurs affichaient un comportement chimiquement identique à celui des rats morphinomanes. Ils se gavaient de sirop et devenaient anxieux si on le leur retirait – un symptôme de sevrage. Mais surtout, chaque fois qu’ils avalaient le sirop, leur cerveau sécrétait de la dopamine (un neurotransmetteur), même après des semaines de ce régime.
Or cela n’est pas du tout normal. La dopamine est à l’origine de la recherche du plaisir – dans la nourriture, la drogue ou le sexe. Elle est essentielle à l’apprentissage, à la mémoire et à l’établissement des circuits de la récompense. En temps normal, le corps en sécrète en réponse à un nouvel aliment, dit Avena, mais pas à un aliment auquel on est habitué. « C’est là une caractéristique de la toxicomanie. »
Depuis cette célèbre étude, quantité d’expériences ont confirmé les résultats. Mais c’est une étude récente sur des sujets humains qui a permis d’établir que l’attrait pour la malbouffe est bel et bien une dépendance.
On décrit habituellement la toxicomanie comme un engourdissement des circuits de la récompense, causé par l’abus de certaines drogues. Or c’est ce qui se produit dans le cerveau des personnes obèses, dit Gene-Jack Wang, chercheur au laboratoire national Brookhaven du département américain de l’Énergie. En 2001, Wang a découvert chez les personnes obèses une carence en dopamine très similaire à celle qu’on observe chez les toxicomanes.
Dans ses études subséquentes, Wang a constaté chez des sujets (non obèses) une montée de dopamine dans le cortex fronto-orbitaire – aire du cerveau sollicitée dans le processus décisionnel – devant l’image de leurs aliments préférés. Or cette même aire s’active chez les cocaïnomanes à la vue d’un sac de poudre blanche.
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